Lettres du préfet Pellenc

Archives départementales Quimper 2M17

31 octobre 1831

Mr le prefet des Côtes du Nord, du Morbihan

Monsieur et cher collègue,

Vous aurez sans doute reçu comme moi une lettre du ministre de l’instruction publique du 15 octobre dans laquelle il expose comme renfermant de très bonnes vues, un système d’instruction primaire pour les départements de la Bretagne, que je trouve au contraire un peu près impraticable. D’après ce système on exigerait des instituteurs une étude approfondie et comparée des quatre dialectes du celto- breton qui servirait ensuite de base à l’enseignement de la langue française. En adoptant ce projet on retarderait d’une année à l’époque où nos départements pourront utiliser les élèves maitres formés à l’école de Rennes. D’un autre côté en prolongeant la durée des études dans les écoles primaires on en éloignerait une foule d’enfants dont les parents trouveraient cette durée beaucoup trop longue. En relevant et en perfectionnant la langue bretonne, on en perpétuerait de plus en plus l’usage tandis qu’il faudrait au contraire la laisser se corrompre entièrement. Veuillez je vous prie me faire connaître le point de vue sous lequel vous envisagez cette question. J’aurais beaucoup plus de confiance dans mon opinion si elle se rencontre avec la vôtre. Cette opinion est partagée par le comité d’instruction primaire de Quimper. Je vous adresse son rapport en communication.

Je profite de cette occasion pour renouveler une question que j’ai déjà eu l’honneur de vous adresser. Avez-vous rigoureusement exigé pour vos artilleurs garde-côtes qu’ils fussent imposés ou fils d’imposés ? Veuillez aussi me dire si vous faites exécuter dans votre département les réformes sur la police du roulage notamment en ce qui concerne les roues à jantes étroites. Le conseil général du Finistère dans sa dernière session a exprimé le vœu de voir ajourner l’exécution de ces règlements. Je pense que ce ne serait pas là une mesure de bonne administration. On mécontenterait dit-on beaucoup de cultivateurs ; la même objection s’appliquerait à toutes les charges et instructions que les lois imposent dans des vues d’utilité générale.

Enfin je vous prie de me faire connaître si vous êtes parvenu dans votre département à organiser des compagnies d’artillerie de la garde nationale des côtes dont la formation a été inscrite par une ordonnance du 28 avril dernier. Cette organisation éprouve de nombreuses difficultés dans le Finistère. Cependant notre collègue du Morbihan qui éprouvait les mêmes difficultés est parvenu à les vaincre.

Agréez je vous prie Monsieur et cher collègue la nouvelle expression de mon dévouement et de ma haute considération.

Préfecture des Côtes du Nord 3 novembre 1831

Monsieur et cher collègue

J’ai reçu ainsi que vous la lettre par laquelle M. Le ministre de l’instruction publique m’invite à m’expliquer sur un système d’instruction primaire proposé pour les départements de la Bretagne et dans lequel il a cru reconnaître de bonnes vues. Comme vous j’ai pensé que ce système était à peu près impraticable et tout à fait à contresens : je l’ai dit il faut se hâter de former des instituteurs et l’on propose une mesure qui fait perdre un temps considérable ; il faut absolument détruire le langage breton et l'on propose de le faire apprendre longuement par principe ; nous sommes parfaitement d’accord contre un pareil projet. Il est impossible que nos collègues n’aient pas répondu le même sens. En fut-il autrement, je persiste.

Je tiens dans mon département à l’exécution des règlements sur la police du roulage. Bien des observations et bien des réclamations ont été présentées : elles ne devraient pas prévaloir contre des considérations supérieures et les de véritable utilité publique.

Le conseil de préfecture condamne, comme un avertissement, à des amendes inférieures à celles fixées par la loi. Je tolère cet adoucissement que je crois utile en ne formant point pourvoi contre la décision. Je n’ai point pu parvenir à la formation des compagnies d’artillerie des côtes et je regarde le succès comme à peu près impossible à moins que l’on assure aux gardes nationaux garde-côtes une paie permanente. A cette condition on pourrait réussir, mais quel est l’homme qui acceptera un poste dont le salaire, outre qu’il est inférieur au prix ordinaire d’une journée de travail, est d’ailleurs tout à fait éventuel. En temps de paix cette artillerie est peu utile, en temps de guerre elle n’offrirait aucune garantie. Votre prédécesseur m’avait écrit qu’il était parvenu à surmonter les obstacles et j’avais lieu de croire malgré l’inutilité de mes efforts que vous étiez plus qu’au complet. Recevez monsieur et cher collègue l’assurance de mes sentiments de haute considération et de tout mon dévouement

le préfet des Côtes-du-Nord


Le 30 novembre 1831

M le Ministre,

Par une circulaire du 15 octobre adressée aux préfets des départements dont se composait l'ancienne Bretagne, Votre Excellence m'a fait connaître un projet qui lui a été soumis pour concilier dans ces départements l'enseignement élémentaire du français avec celui du langage celto-Breton ; elle m'a permis en même temps d'examiner ce projet à l'effet d'apprécier l'influence qu'il pourrait avoir sur l'instruction populaire dans ce département.

Le résultat de cet examen, je dois le dire, a été dès l'origine peu favorable au projet ; mais supposant qu'étranger dans ce pays et connaissant peu l'importance de la langue bretonne, je pourrais être influencé par des préventions involontaires, j'ai voulu consulter les hommes les plus instruits du pays avant d'adresser à Votre Excellence l'opinion motivée qu'elle me demandait.

Cependant les avis que j'ai recueilli sur plusieurs points du département, et notamment au sein du comité d'arrondissement de l'instruction primaire, n'ont pas été plus favorables au plan présenté, que mon opinion personnelle.

Les hommes qui parlent la langue primitive du pays et qui entretiennent avec les populations rurales des relations journalières, ont fait observer que le projet reposait en partie sur une fausse supposition ; savoir qu'il existait quatre dialectes bien caractérisés de la langue celto-bretonne. Si l'on veut parler de la langue écrite, il n'y a qu'un seul dialecte : celui qui s'est conservé dans le Léon, c'est le seul qui s'est conservé dans les livres. Si l'on entend par dialecte les différents idiomes de la langue parlée, il faudrait compter en Basse-Bretagne autant de dialectes qu'il y a de cantons et même de communes, et ces idiomes s'éloignent tellement les uns des autres, que l'habitant de Cornouaille par exemple, comprend à peine celui du Léon, et que le Breton du Finistère ne comprend pas du tout celui du Morbihan. Il résulte de cette multiplicité, de cette dégénération presque complète des idiomes bretons que les paysans qui les parlent n'entendent que très imparfaitement la langue écrite, le breton du Léon, la seule en usage dans le petit nombre de livres imprimés, la seule qui puisse être réduite en principes et enseignée par la grammaire.

Encore est-il à remarquer que le génie de cette langue est si capricieux, si difficile à saisir, si dominé par l'irrégularité des exceptions, qu'à moins de l'avoir parlée dès l'enfance on ne peut espérer de l'apprendre à fond par des études ultérieures.

Ainsi, d'après le projet proposé, pour faire apprendre par principe la langue celto-bretonne aux enfants de la campagne il faudrait d'abord leur enseigner à tous, le breton du Léon, étude entièrement nouvelle pour la plupart d'entre-eux et d'une très grande difficulté, étude qui resterait pour ainsi dire en pure perte puisqu'elle ne serait qu'un moyen d'apprendre le français, tandis qu'il aurait été bien plus naturel de commencer par cette dernière langue du moment que le celto-breton pur est presque aussi étranger à l'élève.

D'un autre côté l'inconvénient d'augmenter la durée des études serait extrêmement grave, dans des contrées pauvres où les parents ne consentent qu'avec beaucoup de peine à se priver, pendant quelque temps, des petits services qu'ils peuvent retirer de leurs enfants. Il en résulterait qu'ils les retireraient des écoles avant l'expiration du temps nécessaire pour ces études, et au moment où la plupart des enfants n'auraient encore appris qu'à lire le breton. Ainsi loin de favoriser l'étude du français, qui doit être notre principal but, on en retarderait l'introduction dans les campagnes. Au lieu de relever le langage breton, de le ramener à des points communs, les meilleurs esprits pensent qu'il conviendrait de tout faire pour le laisser s'appauvrir de plus en plus, de se corrompre, et de se sous-diviser de commune à commune, au point d'amener à l'étude du français par la nécessité de trouver un moyen commun de communication.

Déjà, l'on remarque une tendance très prononcée de la population rurale à envoyer leurs enfants dans les écoles des villes et des bourgs de préférence aux écoles établies dans les campagnes. Une fois dépaysés les enfants bas-breton apprennent le français pour ainsi dire spontanément et avec une rapidité étonnante. Ce résultat est l'un des secrets(?) de notre organisation intellectuelle et cette indication est à suivre pour en faciliter et en développer les conséquences.

Que le maître oublie le breton et l'élève pressé par le besoin de se faire entendre apprendra à parler le français aussi vite qu'il apprend à le lire ; que les principes ??? d'abord l'école beaucoup moins que l'usage et l'application ; que les méthodes abrégées (??) , les méthodes nouvelles, dussent-elles ressembler à celles de Pestallozi ou de Jacotot (*), soient employées même pour l'enseignement du français et la jeune population bretonne rendue entièrement à la grande famille française ne conservera bientôt plus du vieil idiome celtique que de vagues traditions.

Peut-être cette opinion ne sera-t-elle point partagée par toutes les personnes que vous aurez consultées en Bretagne. Parmi ceux qui sont nés dans ces contrées , il en est à qui des souvenirs de l'enfance, des sympathies, du sentiment pourront inspirer des plaidoyers en faveur d'une nationalité bretonne dont ils voudraient conserver les traces, les moeurs et le langage, dans un intérêt pour ainsi dire historique. Cet intérêt ne serait pas celui de la civilisation et des véritables progrès auxquels l'administration doit exclusivement s'attacher. Je suis ....

Un lien vers le site Persée en lien direct avec le sujet de ces courriers. Etude datant de 1917. Le préfet du Morbihan E. de Lorois ne partage pas l'avis du préfet du Finistère ...

La langue bretonne à l'école primaire